21.11.2011

Интервью профессора ЦМБ ИФИ чл.-корр. П.Ю. Уварова франкоязычной газете "Le Courrier de Russie"

Pavel Ouvarov : « Si vous n’étudiez pas l’histoire, votre histoire sera écrite par d’autres, et ce sont eux qui vous l’enseigneront »

Interview publié le 22 juillet 2011

Pour quelle raison un marchand aisé offre-t-il à un étudiant fauché une péniche chargée de vin ? La question peut ouvrir une enquête policière, mais aussi une recherche historique tout à fait passionnante. Pavel Ouvarov – spécialiste en histoire sociale de la France et directeur du centre franco-russe d’anthropologie historique Marc Bloch auprès de l’Université russe des sciences humaines (RGGU) – l’a entreprise, et fait part de ses conclusions au Courrier de Russie.

  

Le Courrier de Russie : Pourquoi l’histoire de France ?

 

Pavel Ouvarov : En réalité, j’ai toujours été très attiré par l’histoire du XXe siècle russe. Mais en Union soviétique, l’étude de cette période était synonyme de pression idéologique permanente. L’histoire de la France du Moyen-Âge m’a servi d’échappatoire : avec ce sujet, je disposais d’une liberté de recherche bien plus grande.

 

LCDR : Et pourquoi l’histoire sociale ?

 

P.O. : Au milieu des années 1980, j’avais obtenu un poste de chercheur à l’Institut d’histoire universelle de l’Académie des Sciences. On m’a demandé un projet de recherche sur le développement de la bourgeoisie en France au XVIe siècle. J’ai accepté car – marxiste que j’étais – je croyais que le développement d’une société s’effectuait en une alternance de phases politiques et sociales. J’étais persuadé – et je le demeure – que les événements politiques sont déterminés par les rapports sociaux. Et, pour rédiger ce mémoire, il me fallait comprendre les mécanismes du fonctionnement de la société française du XVIe siècle. C’est ce qui m’a conduit à l’histoire sociale de la France.

 

LCDR : Avez-vous rencontré des difficultés au cours de vos recherches ? 

 

P.O. : L’obstacle principal était le manque de sources. Les bibliothèques soviétiques offraient très peu de matériel, internet n’existait pas et, pour des raisons évidentes, je ne pouvais pas aller travailler en France. Mais je suis tombé par hasard sur un inventaire des registres des insinuations du Châtelet de Paris, qui contenait plus de 5000 actes notariés enregistrés entre 1539 et 1559. J’étais heureux comme un pape ! Avec de telles sources, je pouvais me lancer dans de véritables recherches.

 

LCDR : Qu’est-ce qui caractérise ces sources ?

 

P.O. : Il faut que vous sachiez qu’un acte de notaire est une chose tout à fait merveilleuse. On ressent, à la lecture d’un tel document, un authentique souffle de vie. Une impression fabuleuse. Nous ne pouvons pas nous fier absolument aux hagiographies ou aux chroniques de la vie des monarques, car les auteurs avaient souvent tendance à embellir le réel. À l’inverse, quand vous lisez dans un acte notarié qu’un gentilhomme a offert à un ami un ambleur alezan au caparaçon moiré, vous pouvez être certain que tout cela a véritablement existé : les deux seigneurs, le cheval et son harnais.

Autrefois, on allait bien plus fréquemment chez le notaire. Au XVIe siècle, pour 250 à 300 000 Parisiens, la ville comptait une centaine d’études (« estudes ») de notaires : soit plus que dans le Moscou d’aujourd’hui, avec ses 9 millions d’habitants. Dans les actes notariés, parmi les testaments, contrats de mariage et autres certificats de cession, on trouve parfois des témoignages passionnants : un apprenti a crevé l’œil de son voisin mais s’engage à lui verser une compensation. Un clerc offre une certaine somme d’argent à une servante afin que celle-ci déclare qu’il n’est pas le père de l’enfant qu’elle porte. C’est la vie même, dans toutes ses manifestations…

LCDR : Comment avez-vous procédé ? 

 

P.O. : Parmi les 5000 actes notariés que j’avais à ma disposition, plus de 1000 concernaient des cadeaux faits aux étudiants de l’Université de Paris par des membres de leurs familles. Ces derniers sont certes en majorité des hommes de robe et des bourgeois, mais également des gentilhommes, des paysans, voire des apprentis ou des serviteurs. L’analyse de ces sources m’a permis de recréer la hiérarchie de la société française d’alors, d’établir les liens qui reliaient ses différentes couches. J’ai publié ces résultats en 1993 et, quelques années plus tard, j’ai obtenu la bourse Diderot qui m’a permis d’aller poursuivre ce travail de recherche en France. En arrivant aux Archives nationales, j’avais l’impression d’avoir été jeté dans un océan. En étudiant les registres des insinuations du Châtelet après 1559, j’ai été surpris de constater qu’après cette date, le nombre de cadeaux offerts aux étudiants avait été divisé par plusieurs dizaines.

 

LCDR : Comment cela s’explique-t-il ?

 

P.O. : C’est simple : les étudiants bénéficiaient à l’époque de privilèges fiscaux et juridiques sur leurs biens. C’est pourquoi leurs parents et amis, afin d’alléger leurs taxes, leur « offraient » des maisons et terrains en grand nombre. On a pu voir par exemple un riche marchand « offrir » à un étudiant une péniche portant un plein chargement de vin… Mais cette faille juridique a finalement été comblée : en 1560, une loi était adoptée qui stipulait que les avantages fiscaux accordés aux étudiants ne concernaient que les biens enregistrés avant leur entrée à l’université. Après ce décret, on voit chuter considérablement le nombre de ces « cadeaux » aux étudiants ! Et cela m’a permis de comprendre que les actes sur lesquels j’avais travaillé relataient les conduites d’escrocs et de fraudeurs.

 

LCDR : À quelles conclusions êtes-vous parvenu ?

 

P.O. : Tout d’abord, j’ai réussi à révéler l’importance du rôle que jouait le notaire dans la société française du XVIe siècle. Ensuite, j’ai pu pénétrer le monde intérieur des habitants du royaume de France à la période moderne. J’ai tenté de comprendre quelle valeur la mentalité de l’époque accordait à la formation universitaire. Pour les paysans, par exemple, l’éducation possédait une force sacrée, elle aidait à se rapprocher de Dieu. Les intellectuels – médecins et juristes – avaient de l’instruction une vision plus pragmatique : les diplômes permettaient de gagner correctement sa vie. Enfin, pour la majorité des Français, le véritable avantage de l’éducation était lié à sa fonction
d’ « ascenseur social ». « Obtenir le fruit de science et parvenir aux nombre des gens de bien » : voilà à quoi aspiraient les familles des étudiants parisiens. Plus généralement, j’ai pu constater que les gens, au XVIe siècle, étaient incomparablement plus libres qu’on ne le croit, que ce que véhiculent les idées reçues de notre époque.

 

LCDR : Des histoires insolites liées à vos recherches ?

 

P.O. : J’ai effectivement eu quelques surprises. J’ai découvert, par exemple, que le président de la Cour des comptes Jean Briçonnet, même s’il était loin d’être un provincial, croyait aussi à la force sacrée de l’éducation universitaire : en faisant un cadeau à son filleul, étudiant, le président Briçonnet lui souhaitait de devenir prêtre et de prier Dieu pour lui et son épouse. En cherchant à en savoir plus sur cet homme, j’ai découvert qu’il s’agissait du frère de Guillaume Briçonnet, un évêque de Meaux, célèbre pour ses vues réformistes, et les changements entrepris dans son diocèse. Son frère Jean n’était pas moins fervent croyant. Il a notamment déclaré à l’Assemblée du Parlement de Paris réunie, sur la capture de François Ier à la bataille de Pavie, que Dieu était en colère contre les Français coupables d’hérésies et de blasphème. Pour purifier la société du mal, le président de la Cour des comptes proposait de placer dans chaque taverne parisienne un espion, qui dénoncerait les visiteurs impies.

 

LCDR : Que pouvez-vous dire sur l’état actuel de l’histoire sociale ? 

 

P.O. : Qu’il n’est certainement pas brillant. Il y a beaucoup de recherches dans le domaine mais elles se situent pour une grande part à la marge de la connaissance historique. On étudie notamment les cérémonies de rencontres entre les papes et les empereurs, les odeurs de Paris, l’histoire de la sexualité… Si ces recherches sont sans aucun doute très importantes, il faudrait pourtant que leurs auteurs ne se contentent pas de satisfaire leur propre curiosité. Ces recherches devraient s’inscrire dans des problématiques plus générales, visant à mieux comprendre la société de l’époque, с’est-à-dire avoir une histoire sociale comme noyau conceptuel, même imaginaire.

 

LCDR : À quels obstacles la science historique contemporaine doit-elle faire face en premier lieu ?

 

P.O. : La communauté des historiens en Russie est actuellement très divisée en termes institutionnels, et c’est son plus grand problème. Pour assurer un bon développement de la science historique, nous devrions avoir un terrain unique de débat, où les chercheurs pourraient exposer leurs thèses. Or, aujourd’hui, ce champ n’existe pas. La communauté est dispersée dans des dizaines de séminaires, revues, conseils qui œuvrent auprès de plusieurs centres d’études. Comme le dit Antoine Prost dans ses Douze leçons sur l’Histoire, la communauté des historiens se transforme en un réseau de cercles où les chercheurs s’adonnent à la vanité. Si Prost l’a écrit à propos des historiens français, c’est aussi le cas de leurs collègues russes. En conséquence, nous manquons de « règles du jeu » pour le métier d’historien, qui seraient universellement admises. Et, dès lors, tout est permis.

 

LCDR : Quelle est pour vous la première tâche de l’histoire ?

 

P.O. : C’est une question qui a une multitude de réponses, mais aussi bien aucune. L’histoire existe indépendamment de nos désirs. La discipline pourrait être comparée à une armée : si vous ne voulez pas former vos propres troupes, vous devrez rapidement nourrir celles de vos voisins. Si vous n’étudiez pas l’histoire, votre histoire sera écrite par d’autres, et ce sont eux qui vous l’enseigneront.

Actuellement, nous assistons dans de nombreux pays à une nationalisation de l’histoire universelle. Vous savez certainement que Nicolas Sarkozy a annoncé son intention de créer un musée de l’Histoire de France, pour renforcer l’identité nationale. Bien que la plupart des historiens désapprouvent cette initiative, le président de la République insiste sur la nécessité pour les Français de retrouver une grande histoire nationale. Mais ce n’est pas aux hommes politiques mais aux chercheurs qu’il appartient de rédiger l’histoire nationale et universelle. Je vais vous citer un exemple, tiré de l’histoire post-soviétique : la question de la Grande Famine des années 1930 en Ukraine est aujourd’hui instrumentalisée à des fins politiques, alors qu’elle devrait être traitée par des historiens professionnels de Russie et d’Ukraine. Les historiens de nos deux pays doivent se lancer dans une étude en profondeur du sujet, basée sur des sources fiables. Cette Famine (Holodomor) a effectivement existé, mais elle n’a pas touché que les Ukrainiens, comme certains voudraient le faire croire. Elle a frappé aussi les Russes, les Kazakhs et tous les autres peuples d’Union soviétique.

LCDR : Beaucoup d’Ukrainiens sont pourtant persuadés qu’il s’agissait d’un génocide organisé, dirigé spécialement contre leur peuple… 

 

P.O. : C’est vrai. Mais c’est parce que des dizaines d’historiens ukrainiens ont travaillé sur cette question, pour la plupart orientés, influencés par une certaine politique et par des considérations idéologiques ; alors que, en Russie, seuls deux historiens se sont penchés sur le sujet. L’histoire est une science. Elle possède ses règles fondamentales, que la société doit respecter. Au risque, pour l’humanité, de n’avoir plus que le recours à la force pour résoudre ses conflits.

Propos recueillis par MARIA GORKOVSKAYA

http://www.lecourrierderussie.com/2011/07/22/pavel-ouvarov-si-vous-etudiez/



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